++Georges MOUSSAVOU« Construire une société qui ne vive en vase clos »
Georges Moussavou_Découverte
Passé dans l’histoire de la recherche au Gabon comme un chercheur engagé et engageant, Georges Moussavou questionne depuis sa prime formation universitaire le fonctionnement social de « son » système d’enseignement supérieur et de recherche. Dans cet entretien qu’il nous accorde, son œuvre critique – notamment Organisation universitaire au Gabon. Sociologie des processus et systèmes institutionnels (2020) et Pouvoir d’Etat, système d’enseignement supérieur et de recherche. Sociologie historique de l’action publique (2022) – est questionné pour rendre compte des faiblesses de l’organisation administrative relative à l’université gabonaise. Editions Oudjat en Ligne (OeL) : Comment vous est venue l’idée de travailler sur le système d’enseignement supérieur gabonais ? Georges Moussavou (GM) : Au cours de ma force au premier cycle d’université, notamment, en Licence 3, j’avais été marqué par la façon dont les étudiants s’organisaient en milieu universitaire, et plus spécifiquement à l’université Omar Bongo où la plupart d’entre nous poursuivait ses études. Les étudiants s’associaient en fonction de critères ethniques, régionaux, religieux, des établissements secondaires d’où ils avaient appris, des organisations syndicales estudiantines auxquelles ils s’affiliaient, et parfois autour des activités en rapport avec l’université. Cette organisation sociale m’avait interpelé du point de vue sociologique. Elle avait un rapport avec l’identité étudiante. Visiblement, cette identité était très atomisée. En vérité, elle avait un lien avec la manière dont l’université était organisée et la façon dont elle fonctionnait. A la lecture d’un certain nombre de documents, notamment les des recommandations de conseils d’université, j’avais constaté que ces recommandations n’étaient jamais mises en œuvre. Néanmoins, l’intention était là, l’université Omar Bongo cherchait tout de même à intégrer le monde étudiant dans son espace comme acteur. Cependant, cette insuffisance, entre autres, apparaissait déjà comme un des facteurs qui exerçaient une pression sociale très forte sur les étudiants qui se sentaient obligés de s’adapter à son environnement par rapport à la problématique de l’échec en milieu universitaire. Par après, mes réflexions ont logiquement dérivé sur une problématique plus vaste, à savoir : l’organisation et le fonctionnement du système d’enseignement supérieur au Gabon. (OeL) : Comment la sociologie intervient-elle dans la compréhension de cette problématique ? GM : J’étais inscrit au département de sociologie à l’époque, et plus précisément, j’étais très attentif à la sociologie de la connaissance. Quand on parle de sociologie de la connaissance, on parle des conditions de production du savoir, on parle aussi des idéologies, des identités et des représentations sociales en lien avec l’environnement dans lequel les individus évoluent. L’espace universitaire étant un environnement pour des étudiants venant de différents univers culturels et sociaux, cette perspective scientifique m’a amené à intégrer l’analyse de ses acteurs dans la réflexion sociologique. Et à partir du troisième cycle, d’autres acteurs ont été pris en compte, notamment les enseignant-chercheurs et les décideurs politiques. OeL : Peut-on considérer votre modèle critique comme une approche relevant de la sociologie des institutions et/ou des organisations ? GM : Le modèle théorique mis en place pour mes réflexions est inspiré par les fondateurs de ce qu’il convient d’appeler la sociologie des organisations. On peut citer, entre autres exemples, Michel Crozier, Erhard Friedberg et Christine Musselin du Centre de la sociologie des organisations. Ces chercheurs ont développé des théories à partir des travaux questionnant les organisations entrepreneuriales. Ces théories leur ont permis de comprendre le fonctionnement des universités qui sont aussi des organisations sociales. Une organisation peut donc être perçue comme un ensemble de personne évoluant dans un espace donné dans le but de poursuivre un objectif commun en travaillant sous un mode coopératif. On le voit bien, en milieu universitaire il y a problème de coopération entre les étudiants et les enseignants, et vice versa, entre ces deux types d’acteurs et les personnels administratifs et techniques, ceci, pour ce qui concerne les acteurs internes à l’université. Or, il y a des acteurs qui lui sont externes. Ces derniers sont ceux qui déterminent les moyens matériels et financiers mis à la disposition des acteurs internes pour faire fonctionner l’université. Il y a donc des institutions administratives et étatiques qui sont impliquées dans le fonctionnement de cette institution. L’ensemble de ces acteurs est déterminé par des interactions qui justifient et expliquent le fonctionnement du système d’enseignement supérieur national. OeL : Dans ce cadre, sur quels résultats vos travaux ont-ils débouché ? GM : Les résultats sont complexes, larges, vastes et parfois difficiles à délier, tant ils impliquent différents paliers d’interprétation. Notre système d’enseignement supérieur ne peut se comprendre que par la nature de sa structure. Il y a une diversité d’acteurs et dans chaque catégorie d’acteurs, il y a d’autres diversités d’acteurs voulant créer leurs propres systèmes. En conséquence, les pratiques de l’ensemble des acteurs ne sont pas toujours en cohérence avec les objectifs du système d’enseignement supérieur national lui-même, en tant qu’organisation supérieure qui a des principes que les acteurs eux-mêmes ont établi pour évoluer en synergie. Exemple, quand vous voyez les référentiels qui doivent définir les curricula, les contenus pédagogiques et les rapports entre acteurs, ceux-ci ne sont pas respecter par ceux-là même qui les rédigent et les transforment en règles de fonctionnement. Ces référentiels ne sont pas non plus renouvelés en temps opportun pour être adaptés aux nouveaux contextes. A partir de ce moment où les règles n’ont jamais été adoptées, appliquées et partagées, elles deviennent immédiatement obsolètes. Dès lors, on rentre dans ce qu’on appelle en sociologie des organisations « plusieurs systèmes d’actions concrets », c’est-à-dire que les différents acteurs produisent leurs propres règles qui sont des règles informelles et non conventionnelles. Les interprétations de l’espace, dans ce cas, ne répondent plus aux objectifs que devrait poursuivre l’organisation. Le fonctionnement de ladite organisation devient alors complexe, flou et opaque. OeL : Est-ce dire que l’Etat ne contrôlerait-il pas donc le système qu’il a lui-même mis en place ? GM : Il ne le contrôle pas suffisamment dans le sens où les objectifs de production des élites et les objectifs de production de savoirs ne sont pas véritablement implémentés. Mais l’Etat contrôle le système dans d’autres dimensions. Précisément, à travers le contrôle systématique, voire systémique des acteurs par rapports à leurs ambitions politiques. OeL : Les dysfonctionnement dont vous parler dans vos livres trouvent là leurs origines ? GM : Ces dysfonctionnements sont majeurs et fondamentaux mêmes. Ils ont un grave impact dans notre fonctionnement. Les acteurs ont du mal à intégrer que la production des universités est une production pour la République, une production pour construire le pays. Or, si cette production est viciée par ce dont nous parlons, il va s’en dire que c’est le Gabon…, que c’est la République qui perd et qui peine à évoluer. Elle ne peut évoluer qu’à travers la qualité de la production de ses élites et à travers le dynamisme, les normes et les idéaux que doivent assimiler les produits des universités. A ce niveau, les choses ne sont pas clarifiées par l’Etat, parce que les acteurs gouvernementaux n’ont pas la même perception de l’université, ou ce que je viens de développer comme idéal n’est pas intégré dans l’action politique. Il faudra entendre par action politique action de politique publique. OeL : Dernière question. Dans ce contexte, comment remobiliser le système et ses acteurs pour redonner à l’université gabonaises de nouvelles lettres de noblesses ? GM : Cela prendra du temps car nous avons affaire-là à un processus de socialisation. Comme pour tout processus de réalisation, atteindre à nouveau cet objectif suppose passer par un processus de désocialisation à travers lequel faire disparaître les mauvaises habitudes. Ce processus est aussi long que le processus de socialisation, car il y a à tous les niveaux de l’ensemble du système des individus qui ont des pratiques dont ils doivent se défaire. Il va sans dire qu’il faut qu’il y ait un début d’action et de solution dans la construction d’un Etat rationnel ou d’une République au sens strict du terme. Cette reconstruction de l’Etat pourrait passer par la restauration total ou globale de l’ensemble du système tant au niveau des mentalités, des pratiques, des structures qu’au niveau de la fixation de nouvelles valeurs et de nouvelles normes sociales devant être inculquées aux acteurs pour faire émerger un nouveau système d’enseignement supérieur national. Bien évidemment, c’est au niveau politique que cela se joue. Il s’agit d’inscrire l’université dans une nouvelle ère stratégique. Il faudra d’abord viser une stratégie géopolitique consistant à construire une société, laquelle société ne pourra vivre en vase clos mais en relations avec d’autres sociétés. Cela implique une nouvelle compréhension du monde et de ses langages géopolitiques et géostratégiques. Pour citer cet entretien : Revue Oudjat en Ligne, numéro ISSN : 3005-7566 |