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Revue électronique de publications scientifiques sur l'Afrique

 


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Entre tradition et rencontres.
La construction identitaire et ses réélaborations chez quelques femmes Gabonaises.

Aimée Patricia Ndembi Ndembi, Institut de Recherche en Sciences Humaines (IRSH/CENAREST), Gabon


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Discuter de l’identité s’avère complexe, tellement il peut en exister une multitude selon l’âge, les rencontres, les contextes… Pour J. Côté et S. Schwartz, (2002), les propositions sont nombreuses, pluridisciplinaires et multifactorielles. Selon le modèle de l’identité développé par Erickson dans les années 60, le développement de l’identité s’échelonne tout au long de la vie (E. Erikson, 1963, 1968 ; E. Hejazi et al., 2009 ; J. Marcia et S. Archer, 1993). Suivant cette théorie, la crise d’identité – l’atteinte d’un sentiment d’identité en dépit de sentiments de confusion identitaire – caractérise la crise normative de l’adolescence (K. Saskia et al., 2006).

Au cours du développement d’un individu, l’identité va s’ajuster et se réajuster selon les rencontres et les besoins.

Ainsi, l’identité est la somme de toutes les rencontres, tous les échanges entre différentes cultures. Pour Latouche (1999, 9) « pour qu’une culture existe, il faut qu’il y en ait au moins deux, car la culture ne se définit jamais que relativement. Elle se construit par assimilation des apports extérieurs et différenciation par rapport aux autres cultures ».

Après la revue de la question, nous poserons notre problématique avant de présenter et de discuter les résultats obtenus.


1. Revue de la question

Selon A.P. Ndembi Ndembi (2007), les rencontres entre les peuples peuvent créer des situations de rupture avec les modèles culturels d’origine entraînant des modifications de comportement. Toute situation de rupture provoque une remise en cause de la continuité de soi. Plusieurs stratégies sont alors possibles pour permettre de garder un lien essentiel. L’influence de valeurs culturelles étrangères peut donner lieu à des confrontations idéologiques et entraîner des conséquences sur les comportements des individus. Le champ symbolique de départ ne répond plus à toutes les questions, à tous les problèmes. Le doute s’installe face aux croyances, aux mœurs, normes et règles sociales, à la suite de B. Troadec (2001), nous pouvons dire : le contact des cultures a des effets sur tous et nul n’est enfermé dans une position statique.

Aujourd’hui, parler du statut identitaire de la femme gabonaise revient à poser le problème de l’ambiguïté que peut créer cette rencontre des cultures, ou l’appropriation des comportements nouveaux au sein d’une société. En effet, ces rencontres font que la personne ou le groupe perde en partie ou en totalité les éléments de la culture d’appartenance au détriment de ceux issus de la nouvelle culture. Les normes et règles jugés difficiles ou ne cadrant pas avec un nouvel idéal vont être écartées, oubliées, ou tout simplement enfouies dans l’inconscient collectif de la culture parentale. Pour Lipiansky (1992), l’identité n’est pas simplement la juxtaposition des rôles et des appartenances sociales. C’est une totalité dynamique, où les différents éléments interagissent dans la complémentarité ou le conflit.

Tout au long de l’enfance s’établit progressivement une configuration d’identité. Cette configuration intègre tour à tour « des données constitutionnelles, des besoins libidinaux idiosyncrasiques, des capacités privilégiées, des identifications signifiantes, des défenses efficientes, des sublimations réussies et des rôles acceptables » (E. Erikson, 1968, 163).

Très tôt, l’enfant est confronté à divers éléments qui vont constituer son bagage identitaire. Au fur et à mesure de sa maturation, il va en même temps s’approprier ces différents éléments de son entourage et en même temps, il va se positionner en tant qu’individu pour pouvoir évoluer et se faire une place. Le concept de niche développementale mis au point par C. Supper et S. Harkness (1986) comprend trois sous-systèmes qui participent à cette maturation : l’agencement du contexte physique, écologique, social et culturel dans lequel se développe l’enfant ; les traditions de soin et d’éducation ou pratiques éducatives ; la psychologie des parents qui comprend les croyances et systèmes de valeurs qui ont trait au développement de l’enfant et de son éducation.

Dans les traditions gabonaises, l’appropriation de la culture parentale se faisait à travers les rites aux cours desquels les jeunes avaient droit à une éducation sexuelle, sociale, cultuelle (cas du Ndjèmbé [1], Niemba ou Niembi [2] ou bien le Tsikumbi [3], le Mwiri [4], ou bien le Minseme [5]). Ces rites consistaient à faire des jeunes, des personnes presque adultes. Par ailleurs, il n’y a pas que les pratiques initiatiques qui permettaient aux jeunes de changer de statut et d’acquérir une certaine maturité ; l’éducation se faisait aussi dans d’autres domaines de la vie. (A. P. Ndembi Ndembi, op.cit.).

Pour H. Djazayeri « pendant ces derniers siècles, la culture occidentale s’est imposée comme culture dominante envahissant tous les aspects de la vie des sociétés dominées en provoquant des bouleversements, en vidant les pratiques culturelles de leur sens, et en créant des points de non-retour. » (1998, 89). On peut constater au Gabon, une rupture entre les pratiques traditionnelles et les pratiques modernes même dans le contexte du village. Les valeurs traditionnelles sont parfois mises de côté (en apparence) parce qu’elles sont jugées négativement par les nouvelles générations qui veulent vivre sans restriction, en adoptant certains comportements dévalorisants du point de vue traditionnel. L’idéal recherché n’est pas du côté de la tradition mais plutôt des modèles occidentaux. Les anciens de leur côté assistent de manière impuissante à la dégradation des valeurs qui fondent leur société.

Par conséquent, à tous ces éléments, nous pouvons ajouter la présence des églises dites de réveil. Ces églises se sont invitées au sein des familles et participent à la redéfinition du statut des femmes gabonaises. Ces dernières se trouvent ballotées entre leur culture d’origine avec ses croyances, ses règles et ses normes strictes, la culture occidentale à travers la scolarisation, qui leur donne une certaine autonomie, une certaine liberté et l’église qui prône l’abandon, le rejet des traditions et de la liberté occidentale « au nom de Jésus » pour une vie meilleure. Entre tout ceci, les femmes gabonaises sont certainement mises dans une situation identitaire conflictuelle.

Nonobstant cette situation, on observe l’existence d’une certaine sélection non seulement des éléments culturels mais aussi des pratiques religieuses d’un côté comme de l’autre, d’ailleurs « le baptême d’un adulte ne fait pas disparaître dans l’eau bénite toute la culture qui le constitue dans son être d’Homme et d’Africain » (R. Tabard, 2010, 192). La femme Gabonaise contemporaine puise certains comportements dans la culture traditionnelle et d’un autre côté, elle fait de la culture occidentale une référence. Pour A. P. Ndembi Ndembi (op.cit.) Même si le vécu de la femme gabonaise est plus en phase avec le modèle occidental, il y a en elle les éléments de la culture traditionnelle qui agissent comme un « noyau dur ». C’est le cas des soins de maternage. Malgré l’instruction, l’émancipation, la femme gabonaise est attachée à cette pratique ancestrale, bien évidemment revisitée, qui consiste à observer un certain nombre d’interdits, d’attitudes en rapport avec la venue au monde d’un enfant ; c’est aussi le cas lors d’un décès où certains rituels sont toujours observés dans le processus du travail de deuil.

Ainsi, le statut de la femme gabonaise est dans un état fluctuant, pris entre tradition, croyances religieuses et modernité. Comment arrive-t-elle à maintenir un équilibre ?

Cette situation peut entraîner des comportements parfois contradictoires qui sont la traduction des forces tout à fait opposées. Malgré ces contradictions, la cohésion de la personnalité est protégée. Pris entre le discours des anciens qui veulent transmettre une vision plus traditionnelle et donc plus respectable et plus responsable, les églises qui prônent l’abandon des traditions et une vision plus souple, plus actuelle qui offre un vécu sans contrainte apparente ; malgré tous ces éléments qui s’affrontent ou se « juxtaposent », l’identité n’est pas « une structure figée mais un système dynamique, dont le changement est régulé pour sauvegarder la cohérence de la personne » (H. Malewska, 2002, 22).

L’intégration culturelle suppose que la personne s’est forgée déjà une identité solide et qu’elle est apte à « prendre », chez autrui, ce qui peut être constructif sans occasionner un grand déséquilibre. La mise systématique à l’écart des valeurs traditionnelles peut avoir des conséquences sur l’individu, elle peut être à l’origine d’une perte de repères identitaires.

L’acculturation qui est « ensemble des phénomènes résultant d’un contact continu et direct entre groupe d’individus appartenant à différentes cultures, et aboutissant à des transformations affectant les modèles culturels originaux de l’un ou des deux groupes » transforme la société (G. Devereux, 1972, 253). L’introduction des nouvelles techniques et de modes de vie a conduit à des transformations profondes. La société actuelle est caractérisée par une recherche d’accomplissement de soi. Le rapport avec la communauté n’a plus le même impact que jadis. Des stratégies peuvent être adoptées pour permettre une articulation et éviter la juxtaposition.

En somme, dans la société traditionnelle la femme s’accomplit par la maternité qui fait d’elle une mère. Aujourd’hui, elle ne se contente plus de son unique rôle de mère qui la confine au sein du foyer. Elle a pris conscience qu’au-delà de la maternité elle peut aussi s’épanouir ; car si elle a des devoirs envers sa famille, son mari et ses enfants, elle en a aussi à l’égard d’elle-même. En fait, il y a en elle le poids de la tradition et des éléments patents de modernité sans qu’il n’y ait une véritable reconstruction, il y a des réélaborations (A. P. Ndembi Ndembi, 2007). L’identité apparaît alors comme « un mécanisme régulateur entre besoins de changement, nécessaire pour l’adaptation et la constance des valeurs, qui donne un sens à l’existence ». (H. Malewska, op. cit., p. 22).


2. Problématique

L’objectif de cette recherche est d’interroger le statut actuel de la femme gabonaise afin de comprendre comment elle se situe au milieu de cette rencontre entre ses traditions, sa culture et les différentes rencontres. Interroger le statut de la femme gabonaise, c’est interroger les ambivalences entre l’individu, les autres, la société et ses règles, ses croyances, sa culture. Cette culture qui joue un rôle primordial dans la construction identitaire. D’ailleurs, on ne peut comprendre un individu sans le situer dans une culture, celle de ses paires. La culture est à l’origine de l’histoire d’un peuple. C’est ainsi que l’individu, au sein du milieu dans lequel il se développe, s’imprègne des éléments de la culture des siens. Cette culture va être pour lui une « référence ». Chercher à s’en défaire peut entraîner des conséquences graves. Cependant, il n’est pas possible aujourd’hui de maintenir une proximité culturelle sans une redéfinition et une adaptation des faits culturels au monde en évolution (A. P. Ndembi Ndembi, ibid). Quels éléments prendre et laisser pour permettre un équilibre. Pour B. Troadec, (op.cit., p. 6) « même pour les sociétés les plus anciennes ou les plus isolées, il y a un changement culturel ou bien un métissage constants, au cours de leur histoire […] les mono-, bi-, pluri-cultures socialement construites sont toujours des phénomènes dynamiques et évolutifs »..

Avec tous ces mélanges de cultures, nous assistons à une situation de juxtaposition d’attitudes et pratiques. Celle-ci, peut ne pas se faire sans heurt. Elle peut raviver des conflits latents chez la personne. Ainsi, peuvent se poser en elle toutes les questions en rapport avec la re-représentation des pratiques propres à son groupe, à son identité, à sa personnalité.

La scolarisation de la femme gabonaise lui a permis d’acquérir un statut différent semble-t-il de celui des femmes avant les indépendances. Aujourd’hui, la femme gabonaise, à l’instar d’autres femmes à travers le monde, si elle le souhaite, reste non seulement une mère, une épouse mais elle peut jouer des rôles différents au sein de la société, elle occupe des postes de responsabilité, elle est responsable de sa famille, elle travaille hors de la maison. Malgré ces rôles qui peuvent être les siens, comment se positionne-t-elle par rapport à sa culture ? Où la situe-t-elle ?

Ce nouveau statut de la femme gabonaise aujourd’hui est parfois mal perçu dans la société. Certains voient en elle une femme éprise de liberté, une femme en quête d’indépendance. Elle reste une femme dans ses rôles multiples.

A la suite de cette problématique autour de la question du statut de la femme gabonaise, nous formulons l’ hypothèse suivante : La femme gabonaise est à la fois sous l’emprise des croyances et traditions en même temps elle se définit comme une femme indépendante.


3. Aspects méthodologiques

3.1. Population d’étude et technique de recueil des données.
Cet article s’appuie sur 16 récits d’entretiens semi-directifs réalisés auprès des femmes Gabonaises à Libreville et à Tchibanga. Ces femmes sont étudiantes, femmes actives, chrétiennes ou non. Il s’agit d’un échantillon tout venant.

3.2. Technique de traitement des données
Nous avons utilisé la technique d’analyse thématique du discours en tant que technique de psychologie clinique pour saisir le contenu du discours.


4. Présentation et interprétation des résultats

La présentation des résultats se fera autour de 6 points.

4.1 -Influence des églises
Pour ce qui est de l’influence de l’Eglise sur le vécu de ces femmes, nous pouvons retenir les observations suivantes : « Pour ma grand-mère il était possible d’être une chrétienne et d’être initiée à certains rites. Elle voyait que c’était tout à fait normal » (sujet 12) ; « Mes parents sont devenus chrétiens, ils ont mis certaines pratiques culturelles de côté, raison pour laquelle ils n’ont pas voulu que leurs enfants s’intéressent à ces choses » (sujet 10) ; « Depuis 15 ans l’église est entrée dans ma famille, la religion nous interdit de faire certaines choses. Ce qui fait que je me sente éloignée » (sujet 9). Dans ces trois extraits, nous constatons que la présence de la religion chrétienne, au sein des familles, éloigne certaines pratiques et croyances traditionnelles. Les faits qui sont transmis aux générations futures portent les traces des croyances parentales et autres.

4.2 - influence des traditions
Sur ce point, nous pouvons observer que les sujets de cette enquête parlent de cette influence des croyances, de la culture à des niveaux différents. On peut citer quelques extraits de points de vue : « Elle me permet de me forger une identité, sans elle ma vie aurait un vide qui ne peut être comblé par une culture étrangère » (sujet 1), « En fait, ces croyances nous orientent et donnent un sens à notre existence » (sujet 2), « Je pense qu’il n’est pas possible de vivre en mettant la tradition de côté. Elle est en nous même lorsqu’on semble l’ignorer, elle fait partie de nous. Je vis parce que la tradition existe » (sujet 4). « Tout individu doit puiser son mode de vie dans ses origines. Je tente de le faire. C’est une situation assez difficile. En y réfléchissant je me perds » (sujet 7). « J’accorde une importance aux croyances mais lorsqu’elles ne permettent pas à la personne de pouvoir s’épanouir, je ne peux qu’aller contre » (sujet 10). La tradition est décrite en termes de noyau dur, de référence pour un peuple, en même temps, certaines traditions doivent évoluer pour permettre l’épanouissement des individus.

4.3 - Maitrise de la contraception
Dans la maîtrise de la contraception, nous pouvons retenir les extraits suivants « Ceux qui y ont pensé ont été inspiré c’est tant mieux comme ça » (sujet 12). « Ça permet de réguler les naissances Si on peut en prendre pourquoi s’en priver » (sujet 14) ; « Je pense que ces pratiques aident la femme, les familles à limiter les naissances dans la mesure où la vie devient difficile » (sujet 9) ; « La contraception m’apporte une assurance, une maîtrise de ma fertilité » (sujet 16). On observe dans ces quelques extraits que la pratique contraceptive apporte aux femmes une certaine quiétude, une assurance. Elle permet aux femmes de limiter le nombre d’enfant afin d’être plus « efficace » dans leur éducation.

4.4 - Epanouissement personnel
Dans cette rubrique, nous retenons les extraits qui suivent : « je compte avoir trois enfants… c’est un nombre raisonnable » (sujet 1) ; « Certaines croyances doivent être écartées pour faire face au modernisme » (sujet 2) ; « L’individualité de la femme a été niée dans la tradition Aujourd’hui sexuellement parlant la femme doit être libre. Mais cette liberté doit se faire dans le respect de son corps, des normes, des interdits » (sujet 5) ; « En ayant plus de six gosses ce n’est pas évident qu’on parvient à subvenir aux besoins des enfants par contre trois ou quatre c’est faisable » (sujet 13) ; « le monde traditionnel ne peut plus faire face, Il faut faire avec son temps » (sujet 9). Nous observons ici que l’épanouissement personnel passe par la maitrise de la taille de la famille, la mise à l’écart de certaines pratiques et croyances et par une adaptation aux réalités actuelles.

4.5 - Influence des rencontres
Les différentes rencontres ont un impact sur le vécu des individus, au niveau personnel comme au sein des groupes d’appartenance ; « C’est assez complexe ; lorsque je me rends au village auprès de mes grands-parents, je me rends bien compte que je suis différente de ceux de mon village, je suis pour eux une « blanche », différente » (sujet 8) ; « Il faut dire que les éléments que j’ai connus dans mon enfance auprès de mon père et de mon oncle restent enfouis en moi et ça revient de temps en temps en mémoire » (sujet 9) ; « On vit dans la nostalgie, la famille essaie de transmettre les valeurs culturelles et morales mais elle se heurte à l’influence des modèles que transmet la société occidentale par l’école, les médias » (sujet 5) ; « Il est parfois difficile d’être en conformité avec la culture, le monde change, nos comportements avec » (sujet 15) ; « On ne peut plus revenir en arrière, on fait avec ce qu’il y a. Dans quelques années, il sera difficile de reconnaître certaines cultures » (sujet 11). On voit chez ces femmes la force que peut exercer la coexistence des cultures différentes dans un vécu. Il y a comme un tiraillement interne mais aussi externe.

4.6- absence de transmission
Nous pouvons constater dans ces extraits de récits d’entretien l’absence des rituels de transmission des éléments culturels. Au sein des familles, des institutions, les personnes se sentent comme perdu, étrangères, incapable à leur tour de pouvoir transmettre. Ceci crée un manque au sein de la société.

« Il faut recommander aux gens d’être curieux, ce sont des choses à découvrir par soi-même » (sujet 1) ; « Parfois je ne m’y retrouve pas. Malgré la rationalité je n’arrive pas à me défaire de mon éducation » (sujet 4) ; « Par rapport aux traditions je pense que je ne pourrai leur dire grand-chose, puisque moi-même je ne maîtrise pas » (sujet 7) ; « Je me rends compte que je ne maîtrise pas ces traditions. J’ai vécu dans le silence, sans rien demander, sans savoir finalement » (sujet 11) ; « Je doute du fait que je sois capable de la transmettre à mes enfants… J’espère que j’aurai l’occasion de me rapprocher des personnes âgées pour en discuter il y a certaines choses qui m’échappent » (sujet 12). « Pour moi, c’est un vide, on ne parle plus qu’au nom de Jésus, plus aucune référence à nos ancêtres » (sujet 16).


5. Discussion des résultats

5.1 -Influence des églises
Depuis quelques années, les églises dites de « réveil » sont très présentes au Gabon, on ne peut faire un pas sans rencontrer « un frère ou une sœur en Christ ». Cette présence des églises a une influence sur le statut de la femme Gabonaise, elle a intégré en elle cette existence « divine » qui fait qu’elle s’éloigne de plus en plus des croyances et pratiques traditionnelles en principe. Au sein de l’église, elle trouve bien sûr un « épanouissement ». Selon G. Caire (2005, 464) : « au Congo, si le bar est le lieu de sociabilité des hommes, c’est l’église qui l’est pour les femmes ; elles y trouvent des éléments de réponse lorsqu’elles sont en quête de soutien socio-économique, de stabilité morale ou de guérison physique. Dans un contexte de délabrement économique, les confessions pentecôtistes en plein essor « jouent le rôle d’assurances sociales pour les chrétiens congolais ». La vision de cette auteur, peut trouver un écho dans l’attitude des femmes au Gabon, mais peuvent-elles vraiment se défaire des croyances traditionnelles « au nom de Jésus » ? Les croyances traditionnelles sont-elles l’œuvre du mauvais ? Toutes ces « rencontres » vont participer à la construction du statut identitaire de ces femmes. Certaines traditions sont considérées comme diaboliques, dépassées mais ce sont ces mêmes traditions qui sont au fondement des cultures du Gabon.

5.2 - influence des traditions
Les croyances traditionnelles sont au fondement des peuples, dans chaque culture, il existe des croyances qui au contact du monde moderne perdent certes un peu ou totalement de leur valeur. Les traditions jugées peu utiles sont systématiquement mises de côté. L’acculturation des cultures africaines est une réalité. Aujourd’hui, aucune culture n’est pure, elles sont toutes un peu acculturées. On peut citer dans d’autres contextes F. Sow et C. Bop (2004, 56), qui ont montré qu’aujourd’hui, « avec une urbanisation accélérée, l’influence de la culture occidentale et celle des médias ont entraîné un effondrement des valeurs et des normes traditionnelles, notamment en matière de morale et de sexualité ». A. Marie (1997, 13) à son tour analyse la modernisation en la traduisant comme suit : « La ville, par les opportunités qu’elle offre, par la distension des liens sociaux qu’elle engendre, [...] est le lieu où les processus d’individualisation sont les plus visibles, les plus lisibles et les plus accusés. C’est en ville que peuvent s’accomplir les prises de distance les plus nettes à l’égard des rapports sociaux traditionnels ».

5.3 - Maitrise de la contraception
La pratique contraceptive a apporté aux femmes une liberté, celle de disposer de leur corps. Désormais, elles décident quand, comment et pourquoi tomber enceinte. Cette possibilité de choix, peut mettre les femmes, dans une situation ambivalente face aux réalités culturelles. Elles vont se heurter au poids des traditions parce que la femme a pour devoir de donner la vie, elle doit jouer son rôle d’épouse et de mère au service de la famille, du clan où la règle première est de procréer plus pour le bien-être de tous.

Les femmes ayant participé à cette étude ont toutes fait des études, elles adoptent une méthode contraceptive moderne, ce qui n’est pas le cas de beaucoup de femmes gabonaise pour qui, il n’existe aucune pratique par manque de moyen, par ignorance sur les pratiques modernes.

Avec la pratique contraceptive, les femmes disposent de leur corps et se sentent responsables de leur existence, elles deviennent des décideurs. Elles intègrent la contraception dans leur statut de femme. O. Samuel et I. Attané (2005, 249) soulignent à ce propos que : « Grâce à la capacité des individus à décider de la taille de leur famille, s’ouvrent progressivement de nouveaux horizons, particulièrement pour les femmes, qui vont désormais pouvoir s’extraire de leur rôle le plus visible, et parfois exclusif, d’épouse et de mère ».

5.4 - Epanouissement personnel
Cette même femme, qui peut être chrétienne ou non, porte en elle les traces de sa culture d’appartenance et d’autres cultures à travers bien des moyens, la scolarisation, les rencontres diverses, elle va trouver des astuces pour pouvoir exister. Elle va s’approprier certains éléments et se défaire d’autres éléments par un processus de réélaboration. Elle va passer par des phases de réajustement pour trouver son équilibre, finalement l’identité reste « une organisation interne, construite par soi, dynamique, de besoins, de capacités, de croyances et d’histoire individuelle » J. Marcia (1980, 159).

5.5- Influence des rencontres
Pour K. Saskia et H. Harke (op. cit.) l’identité est fondamentalement relationnelle et se développe en une longue suite d’interactions entre la personne et le contexte. Le Gabon étant déjà dans une situation interculturelle, il existe alors un mélange des culturelles à cause de la proximité entre différentes ethnies, différents faits culturels. Malgré la présence de toutes ces « cultures », il y a une cohérence, des ressemblances, des équivalences. A ces mélanges vont s’ajouter les modèles culturelles venues d’ailleurs par le biais de la scolarisation, des églises et autre. Au final, on intègre en soi quelques éléments de toutes ces rencontres selon la sensibilité de chaque personne.

5.6- Absence de transmission
D’après C. Clanet (1993, 15-16) la culture est « un ensemble de systèmes de significations propres à un groupe ou à un sous-groupe, ensemble prépondérant qui apparaît comme valeurs et donnent naissance à des règles et à des normes que le groupe conserve et s’efforce de transmettre et par lesquelles il se particularise, se différencie des groupes voisins ». Sans transmission, aucun groupe ne peut survivre. Le doute émis par les femmes dans cette enquête est un vrai problème de transmission identitaire. Que transmettre s’il y a déjà un problème chez la personne qui est sensée transmettre ? On ne peut donc transmettre que ce qu’on a reçu soi-même. Cette question sur la transmission a été traitée dans l’un de nos articles sur « Transmission générationnelle : rencontre entre savoir traditionnel et pratique contraceptive moderne chez quelques femmes de Mayumba au Sud du Gabon » (A. P. Ndembi Ndembi, 2016). Dans cet article nous faisons le constat sur l’absence de transmission formelle d’informations sur la sexualité et les pratiques contraceptives au Gabon.


Conclusion

Au terme de cette étude, nous sommes arrivée aux constats suivants :
Premièrement, il est impossible de se défaire de sa culture. La femme Gabonaise porte en elle des éléments de la culture parentale qui constitue le noyau de son identité. Au gré des rencontres, elle intègre des attitudes qui lui permettent d’être en phase avec le monde en évolution. Ce qui peut l’éloigner des pratiques parentales. Malgré sa recherche d’« indépendance » face à certains faits de la culture parentale, elle est rattrapée par le poids des traditions. Peut-il en être autrement ? Le statut de la femme gabonaise que nous révèle cette étude n’est certainement pas identique au statut des femmes gabonaises n’ayant pas la même situation sociale et vivant en zone rurale.

Deuxièmement, les Difficultés, au niveau de la transmission des faits culturels, exprimées par les femmes dans cette étude, montrent un manque dans cette transmission. Que faire pour qu’elles puissent transmettre leur culture ? Aussi serait-il intéressant qu’une étude ultérieure abonde dans ce sens.


Références bibliographiques

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Tabard René, « Religions et cultures traditionnelles africaines », in Revue des sciences religieuses [En ligne], 84/2 | 2010, mis en ligne le 27 octobre 2015, consulté le 30 septembre 2016. URL : http:// rsr.revues.org/346 ; DOI : 10.4000/rsr.346

4. Thèse
Ndembi Ndembi Aimée Patricia, Contraception et désir d’enfant. Approches culturelles et psychologiques de la sexualité des femmes gabonaises, Thèse de doctorat de psychologie clinique sociale, Université de Picardie Jules Verne, 2007.


Pour citer cet article :
Aimée Patricia Ndembi Ndembi., « Entre tradition et rencontres. La construction identitaire et ses réélaborations chez quelques femmes Gabonaises », Revue Oudjat en Ligne, numéro 2, volume 2, janvier 2019.

ISBN : 978-2-912603-95-1.


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Notes :

[1Chez les Miénés.

[2Chez les Punu, Apindji, Batéké.

[3Chez les Vili.

[4Chez les Vungu, Massango.

[5Chez les Fangs.

 

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