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Revue électronique de publications scientifiques sur l'Afrique

 

















La science en Afrique. Etats d’âmes et/ou questionnements ?

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Le voici enfin, ce second numéro de la revue électronique des Editions en Oudjat en Ligne (OeL). Il paraît en conformité avec ce qui aura consacré une décision stratégique, et sera, pour nous, une tradition professionnelle éditoriale : structurer la logique d’édition autour d’une triple interface.

Ce second numéro résulte en effet de la partition d’un titre en plusieurs volumes. Il y a d’abord le volume 1 destiné aux publications thématiques. Puis, il y a le volume 2, lui destiné aux contributions libres. La troisième interface est matérielle, humaine et conviviale, puisqu’elle relève de l’initiative des Editions Oudjat de réunir chercheurs, enseignants-chercheurs et scientifiques autour des problématiques innovantes dans le champ des Etudes Africaines (EA). Dans ce sens, ce second numéro des OeL a tenu cette promesse anthropologique et sociale conforme aux pratiques universitaires internationales. En effet, les concepteurs de la revue numérique avaient imaginé concilier l’acte de pensée avec des réunions scientifique spécifiques (débats, séminaires, colloques, symposiums, etc.), dans le but de promouvoir le débat universitaire et de pourvoir en contenus scientifiques les volumes thématiques.

L’an dernier, et précisément du 14 au 15 juin 2018, les Editions Oudjat en Ligne avaient organisé leur première rencontre scientifique autour du colloque intitulé : « Les post- et les anthropologies en Afrique. Du dialogue sud/nord ». Le Rapport Général (RG) de cette activité scientifique avait été immédiatement mis en ligne et diffusé sur nos plates-formes numériques (Facebook et notre site) pour tenir informée la communauté scientifique qui se structure autour des OeL.

Pour ce numéro 2 thématique, ce sont les contributions à ce colloque qui ont été rassemblées. On y compte plus d’une vingtaine d’articles en provenance de différents pays : Gabon, Cameroun, Côte d’Ivoire, Togo/France et de la France. Mais l’origine des contributions de ce numéro, dans son ensemble, s’étend à d’autres contrées, et principalement : le Mali et la République Démocratique du Congo (RDC).

Le numéro thématique de cette bouture déploie trois axes de réflexion. On y découvre en premier des analyses portant sur la réception des Sciences Humaines et Sociales en Afrique (SHS), les pratiques scientifiques qui s’y agrègent, leurs critiques, mais surtout la volonté de faire autrement (Mike Moukala Ndoumou, Georice Berthin Madébé) à partir de nouvelles perspectives épistémologiques à configurer (Jacques Fontanille, Charles Romain Mbele) dans une Afrique à visage plurielle où la question anthropologique face aux mutations sociales domine le questionnement autour de la portée symbolique et sociologique des identités (Joseph Tonda).

L’analyse du concept de « postmodernité » promu entre autres par Jean François Lyotard et Antony Giddens donne forme à des tensions heuristiques inévitables, dès lors que plurisémantique et difforme, sa réception en SHS africaines en accentue aussi bien l’insaisissabilité que le questionnement (Olivier Christ Mpaga). Car, sur le plan des confrontations entre universalisme conceptuel présupposé des sciences et l’anthropologie littéraire, entre universalisme conceptuel présupposé des sciences et mythes africains, voire entre « épistémologie fictionnelle » et discours littéraire universalisant, il y a toujours une ligne rouge qu’on ne peut allègrement franchir au risque de transformer les discours scientifiques en discours idéologiques, et ainsi, réduire au silence la pertinence anthropologique des corpus interrogés, qu’ils soient littéraires (Yves Romuald Dissy-Dissy), critiques (Yannick Martial Ndong Ndong) ou anthropologiques (E. Faber Mensah Ngoma). Et à force de trop faire interférer les voix, de trop élargir les croisements et raccourcir les voies, on en finit par requalifier à bas coût la logique de « conjectures et réfutions » propre à l’« esprit scientifique ». Ainsi, à force de trop simplifier, finit-on toujours par achever la perfection de la simplification elle-même ! De l’autre côté du périphérique, on trouve donc la « postmodernité » en « insécurité épistémologique », précarisée par l’anthropologie africaine et les logiques sociales récupérées par la praxis fictionnelle, aussi bien chez les auteurs continentaux que ceux considérés, à tort ou à raison, comme des ex-patriés (Nguetcham, Yannick Judicaël Mounienguet M’Berah) culturels, territoriaux ou anthropologiques, voire des étrangers à leurs origines africaines [1]. D’autres analyses critiques complètent ce tableau.

Enfin, le dernier centre d’intérêt de ce volume thématique s’articule autour de sa richesse unique, notamment alimentée par la diversité des problématiques abordées. On y trouve en effet des contributions portant sur des questions d’ordre socio-anthropologique (Bertrand Dimitri Boudzanga Ndombi, Losséni Fanny, etc.), linguistique (Assoh Dingny, Kouassi Kpangui, etc.). Dans tous les cas, ce qui est évalué reste le texte littéraire ou social voire sociétal d’une Afrique aux prises avec une modernité bouillonnante et mordillante, parfois incomprise et effrayante parce qu’inconnue ! Pourtant géographes (Médard Obiang et al.) et environnementaliste (Raoul Muma Tanzey) s’y frottent et s’y piquent pour comprendre la dynamique des villes urbaines africaines (la Vallée de Sainte Marie à Libreville et Lomé). Pour ces contributeurs, il s’agit d’en extraire les dynamiques sous-jacentes de développement, du moins, de ce qu’on peut a posteriori réinterpréter comme telles.

Le volume 2, « L’Afrique plurielle. Regards croisés sur l’Afrique contemporaine », relève de tout ce qui a de plus que conventionnel en matière de revues universitaires africaines. Par sa plurivocité, il soulève de nombreux sujets que l’on pourrait croire déconnectés de leurs homologues du volume précédent. En vérité, il n’en est rien. Ce volume est le reflet de la même quête épistémique se situant à un autre niveau d’intérêt heuristique consistant à comprendre, de façon médiate, la réalité de la pluralité d’une Afrique contemporaine qui a peine à s’affirmer, à différentes échelles. En effet, les regards critiques qu’on y découvre se portent sur divers objets : les risques professionnels (Judith Rachel Renamy Ziza Soungou), la santé, l’environnement et de la qualité de vie (Georgette Ngabolo et al. ; Kouakou M’Brah et al.), le genre (Oumou Kouyaté et Aimée Patricia Ndembi Ndembi). On y dénombre aussi d’autres centres de réflexions. Ceux relatifs à l’éducation et à la maîtrise émotionnelle des apprenants au cours des activités cognitives (Louis Ange Onkerekakoula et al.), à l’individuation des enfants (Jacques Tounga), comme ceux renvoyant à l’anthropologie du sens à donner aux cultures sociale et populaire (Afou Dembélé), linguistique (Bernard Kapotwe Mukabe), et la production cinématographique africaine (Ya N’Dri) contribuent à amplifier les figures sémiotiques d’une Afrique séduite ou résistante aux identités et symbolicités sous influence de la globalisation culturelle du monde actuel.

Le dénominateur commun à ces deux volumes semble ne pas répondre d’un dividende pertinent. Certes, à y aller trop…, très vite, on finit par se perdre dans les méandres de cette volumétrie numérique bien risquée. Cependant, à garder patience et à ralentir le tempo de la lecture, on s’accordera vite sur l’essentiel. Ce qui rend commun les volumes 1 et 2 de cette publication sont les postures affirmées et déterminées aussi bien des uns que des autres des contributeurs. Une page nouvelle d’un sens toujours diffracté, explosif et jamais stable sur les terrains africains des savoirs met ici en musique l’écrin d’une voix/voie scientifique continentale qui s’efforce à structurer un microsillon à structure innovante, là même où nous espérions encore trouver des figures universitaires ingénues et absorbées par la puissance, la surdétermination de la pensée de l’autre ! Ses…, son double, au risque de nourrir sa propre ignorance de lui-même ou de se lire avec les regards d’ailleurs !

La question ici posée est donc de savoir la place qu’occupera le continent dans l’avenir, puisque, dans des écrits divers, se divulguent encore subrepticement les enjeux du XXIe siècle autour de la production et de la diffusion des savoirs au plan mondial. A l’échelle des connaissances versées dans le marché universel des connaissances, ces contributions jumelées n’occupent qu’une portion du territoire imaginaire mondial bien en-deçà du congru, et donc du figuratif. Mais là n’est pas la question, puisque les OeL ne visent pas cet horizon dominé par les multinationales partout implantées et puissamment outillées en la matière. Sur ce terrain-là, la bataille est perdue d’avance… Mais pour les chercheurs africains, cette perte est en soi un avantage : le jeu d’influences des champs et des aires culturels qui pointe à l’horizon quant à la maîtrise de l’imaginaire mondial permet de comprendre les efforts qu’il leur reste à produire pour exister sur la scène scientifique planétaire, au risque de perpétuer la « subalternisation épistémologique » et la « subordination des universités africaines » à la bibliologie internationale (Mike Moukala Ndoumou). Le RG du colloque « Les post- et les anthropologies en Afrique. Du dialogue sud/nord » avait déjà tiré sur cette sonnette d’alarme. Les publications ici réunies reviennent avec insistance sur cette problématique en rappelant aux universitaires africains la marge de manœuvre qui leur reste pour que la reproduction scientifique et conceptuelle cesse d’être l’apparat le plus pertinent des revêtements épistémologiques dans les discours scientifiques du sud. Le risque est grand, celui de contribuer à la production du silence et de l’ignorance de/sur soi.

Georice Berthin Madébé
Directeur scientifique des OeL




sommaire Extrait du sommaire du Hors-Série Questions autour de quelques paradigmes (...)







 
 


 

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